Psychanalyse et non dualité

      Psychanalyse: une thérapie pas facile mais toujours révolutionnaire

    La psychanalyse non-duelle,  bien qu'elle trouve sa spécificité dans cette approche, dont nous nous pouvons dire qu'elle est "méditative",  n'en demeure pas moins de la Psychanalyse. Mais qu'est ce que la psychanalyse? En quoi se différencie-t-elle des autres thérapies en vogue ?  A quoi peut-elle bien être utile? Elle semble avoir perdue ses lettres de nobesse depuis vingt ans, ayant cédé du terrain aux thérapies cognitives brèves, à l'hypnose et aux soins de bien-être.  Savons nous encore de quoi il en retourne dans cette pratique? Comment elle a révolutionné le monde, et comment elle peut toujours bouleverser le regard que l'on porte sur la maladie psychique, apportant des réponses à celui ou celle qui souffre au-delà de ce qu'il croit savoir sur lui-même, sur la façon dont il fonctionne dans le monde. et à ceux qui s'éduquent à cette profonde intelligence du "corps vivant au sein du langage".  

  La psychanalyse est toujours aussi révolutionnaire, c'est pour cette raison d'ailleurs qu'elle est insidieusement repoussée dans l'ombre du refoulé collectif. Jadis c'était en partie à cause de la sexualité et de l'hypocrisie qui trouvait son comble au moment où la psychanalyse émergea comme science. Désormais c'est parce qu'elle pointe un espace essentiel, au-delà des apparences, des choses, des images vides, là où justement, personne ne veut regarder. Elle questionne  ces évidences qui transmigrent à partir du discours, celui de la société, celui de la famille et celui que dont on hérite et que l'on perpétue aveuglément dans notre vie quotidienne. Une pensée, des mots que l'on croit nôtres mais qui ne le sont pas ou pas seulement. 

  Dans notre époque, il est aisé de constater la fragmentation des activités; le sentiment d'avoir très peu de temps et la pression confuse que l'individu ressent quant à l'obligation de "se réaliser", de s'épanouir, de s'accomplir, de goûter immodéremment à tous les domaines d'activités devenus, follement des droits. Quelque chose pousse en avant, à toujours plus, "plus de jouir". L'assertion collective pousse l'individu à s'arnacher d'objets en tous genres, d'activités en tous genres. Ainsi appareillé des choses, il doit légitimer son existence par un plus d'existence, comme "plus d'objets". La  marque de ce "plus" signifié par cette recherche du résultat immédiat, de l'obtention immédiate.

   La cause

   La pratique de la psychanalyse est tout d'abord de prendre à revers cette quête du résultat immédiat. En cela, elle se différencie des autres thérapies qui visent à modifier un comportement pour le rendre plus efficient dans un contexte normatif. Il ne s'agit pas de critiquer de façon facile ces thérapies brèves qui ont à coup sûr leur utilité et aident à apaiser bien des souffrances dans un "vivre ensemble". Cependant, pour qui cherche à vraiment entendre et comprendre ce qui est en jeu dans la souffrance psychique, pour l'individu et pour la société, il n'est pas possible de croire que l'on puisse solutionner durablement les souffrances existentielles en trois ou quatre séances, avec quelques exercices si bénéfiques soient- ils sur le moment et en terme de santé générale.

  La pratique de la psychanalyse s'apparente à une exploration de l'être, dans sa pluridimensionnalité et sa singularité. Le terme d'"exploration "renvoie non pas à l'application d'un "savoir" afin d'éliminer un signe de détresse, mais plutôt un regard absolument neuf, une écoute neuve, portée à chaque fois sur ce qui est exprimé de la cause voilée de cette douleur d'être,  le signe non seulement d'une détresse, mais d'abord d'un désir de vivre, contré dans ce qu'il a de plus original.

La question de la cause de la souffrance est au coeur de cette exploration. C'est d'ailleurs en cela que la psychanalyse s'apparente à la pratique de la non- dualité et à son "investigation" d'instant en instant. Dans les premiers enseignements du Bouddha, on retrouve cet intérêt porté à "la cause de la souffrance", comme la première des quatre nobles vérités de l'existence.

Tandis que les thérapies cognitves et comportementales visent à modifier "les effets" de la souffrance, la psychanalyse s'intéresse à la cause. Elle ne cherche pas, en premier lieu à se débarasser de l'effet de la souffrance ( le symptôme) mais à en "lire" le sens profond et caché. Ce n'est que parce que ce sens caché aura été "entendu" que l'effet pourra se résorber de lui-même, sans forçage, sans remplacement, sans escamotage ou évitement, sans construction et rajout. Encore une fois, il ne s'agit pas de s'opposer aux théapies comportementales, car elles ont leur efficience, mais de s'interroger jusqu'à la racine du mal et du concept même de "guérison", qui laisse aussi bien souvent libre cours à toutes sortes de mystifications et abus.

    Entendre ce qu'on entend pas d'ordinaire, voir ce que l'on ne voit pas d'ordinaire 

   Dans le continum du quotidien, nous n'avons pas l'espace pour "entendre" ce que nous disons. Pas non plus pour entendre ou écouter les autres. Il est aisé de constater combien les conversations brillent par leur superficialité, car nul n'écoute vraiment la parole de l'autre, ce qu'il veut vraiment dire et ce qu'il y a d'urgent à dire. Encore faudrait-il avoir le désir de rencontrer l'autre véritablement.  Il faudrait d'abord se poser un peu en soi-même pour se demander (aux uns et aux autres) le sens des mots que l'on emploie, qui différe selon les individus, leur culture, leur compréhension, leur histoire. Nous pourrions ainsi demander:  "qu'est ce que tu entends par ce mot ?" Histoire d'être sûr de commencer une conversation sur un consensus commun, et pas, chacun parlant à hue et à dia à partir d'une réalité de vouloir dire nébuleux et d'outils sémantiques approximatifs . Ce serait là un bon début  pour rencontrer la réalité de l'autre, de soi, et de la relation humaine. Il faut croire que cela ne va pas de soi, même pour des personnes éduquées à la psychanalyse ou au travail intérieur, qui, si tôt quitté le cabinet, redeviennent paresseux de cet effort nécessaire pour écarter l'aveuglement ordinaire. Françoise Dolto et Jacques Lacan insistaient pour que ce travail, cette discipline se poursuivent assiduement dans la vie de tous les jours; que l'on aie de cesse d'interroger le vouloir de l'autre (et l'autre en soi), ce vouloir profond voilé par la superficialité ambiante. Les mots sont porteurs d'une signification différente pour chacun. Ils véhiculent des images, et des associations d'images qui varient selon les individus, la culture à laquelle ils appartiennent. Il nous revient de faire cet effort de revenir à l'origine des sens qu'ils contiennent, et de dégager le sens particulier de celui ou celle qui parle. On voit bien qu'il ne s'agit pas de s'en référer à une norme comme si elle était le but à atteindre de toute conversation, mais au contraire, de l'utiliser pour définir en quoi nous sommes tous infiniment différents et riche de cette différence.   

    Tolérance

     Nous n'imaginons guére combien il est difficile d'apprendre à être tolérants. Nous pensons, bien rapidement que cela va de soi, à partir d'une vague idée démocratique ou idéale. Or, il n'y a rien de plus ardu que d'accueillir la différence de l'autre. Cela demande aupréalablement d'avoir interrogé ce en quoi, nous-même nous émergions de la confusion en tant qu'un être fondamentalement différent et singulier, d'un espace de possibles et de mystère. Cela s'impose, d'autant plus douloureusement que nous sommes des êtres sociaux, et cela depuis des millions d'années, désirant nous conformer aux lois de la vie en groupe. La vie formelle, elle même cherche à se reproduire. Il y a là une contradiction dans ce qu'elle s'exprime selon les espèces dans une recherche effrenée de la ressemblance, et à la fois dans la réalité de la singularité des individus qui lui permet de ne pas se pétrifier, mais au contraire de continuer à évoluer.

  Cette double nature des opposés, se retrouve dans le processus de développement psychique, et dans l'interdit de l'inceste. Celui ci, serait un "entre soi" qui favoriserait la ressemblance et l'identique , mais il est contrecarré par la dimension "accidentelle" et "potentielle" de la rencontre avec l'inconnu de l'autre, elle-même encouragée par les hautes valeurs du clan et par le préssentiment d'une créativité nécessaire à la survie de l'espéce.

  Nous comprenons donc pourquoi la tolérance nous est si difficile, car elle met en jeu l'inconnu que porte la singularité de l'autre, et l'angoisse qu'il suscite comme marque du devenir incertain. La tolérance est une nécessité ontologique. Elle existe même entre des espèces fort différentes, qui intéragissent et collaborent souvent entre-elles. Je donne pour exemple les buffles avec les garde-boeufs, où l'on peut constater que des mammifères peuvent faire alliance avec des oiseaux, ou même les plantes qui utilisent les insectes pollinisateurs pour assurer leur dissémination. Il ne serait donc pas insensé d'attendre des êtres humains qu'ils s'éduquent en vue de cette initiation à l'altérité comme elle serait la meilleure chance de sa survie et de son développement.     

 Cette réfléxion nous conduit à comprendre comment la psychanalyse, dans son exploration du vivant et de l'aspect subtil de ses expressions multiple, vient donner à la recherche exploratoire une dimension qui n'enferme pas l'individu dans sa prison douloureuse et temporaire, mais lui offre la possibilité de se concevoir dans un espace infiniment plus grand et plus riche que ce  dont il avait l'expérience. Cette ouverture de concience, seule peut amener une véritable libération; si par "libération" on entend qu'il faille sortir de sa prison.